INTERVIEW. Caroline Wyatt, journaliste de la BBC, préside le jury de la quinzième édition du Prix Bayeux. Au cours de sa carrière, elle a couvert les conflits en Irak, en Afghanistan, en Tchétchénie et au Kosovo.
Les femmes ont-elles leur place dans le journalisme de guerre ?
C’est plus facile, aujourd’hui, d’être une femme dans le monde du journalisme en général. C’est devenu très courant, maintenant, du moins en Grande-Bretagne. Mais en ce qui concerne spécifiquement le reportage de guerre, les femmes semblent moins prêtes que les hommes à le faire. C’est encore considéré comme un territoire masculin. Et même s’il y a eu des très grandes reporters de guerre dans l’histoire du journalisme, cela reste une nouveauté aux yeux des gens. Donc oui, je dirais que nous avons encore des choses à prouver.
Pourquoi, selon vous, les femmes sont-elles plus réticentes à couvrir une guerre ? Sont-elles moins fortes que les hommes ?
Non, au contraire ! Je crois qu’elles sont plus fortes ! Mais le reportage de guerre est très difficile à combiner avec une vie de famille. Quand on a des enfants, et je connais trois femmes reporters qui ont des enfants, on craint davantage les zones dangereuses et l’on a davantage envie de rester avec les enfants. C’est un choix difficile : on se retrouve déchiré entre l’envie de faire son métier et l’envie de rester en vie pour ses enfants.
Y’a-t-il des avantages à être une femme ?
Oui, beaucoup. Lorsque j’étais en Afghanistan en 2001-2002, seules les femmes pouvaient entrer dans les maisons des familles afghanes, parler avec la population, rencontrer les enfants, voir comment ils vivaient réellement. Ma caméraman était une femme aussi. Nous avions donc une liberté d’accès incroyable que nos collègues masculins n’avaient pas. Les hommes sont perçus comme plus menaçants en tant que journalistes tandis qu’on se méfie moins d’une femme. Je pense d’ailleurs qu’on nous sous-estime quand on traverse des check-points ou que l’on veut pénétrer dans certains endroits interdits. Bien sûr, il y a des moments où être une femme peut nous porter préjudice, mais la plupart du temps, ça aide.
Même au Moyen-Orient ?
En Afghanistan, sans aucun doute. C’est une société encore très divisée, où les femmes ont un rôle spécifique… à la maison et, comme je l’ai déjà dit, les femmes journalistes sont plus facilement invitées à s’introduire dans la vie. En Irak, en revanche, c’est une société plus diverse : les femmes, traditionnellement, travaillaient, et ne restaient pas à la maison. Là-bas, les risques sont donc les mêmes pour les journalistes femmes que pour les journalistes hommes.
Les femmes journalistes traitent-elles les conflits différemment que les hommes ?
Je ne sais pas. Je me suis toujours posée la question. J’en ai souvent parlé avec des collègues masculins, notamment concernant le conflit irakien. Mais je ne sais pas. Peut-être les femmes vont instinctivement chercher les plus petites informations sur la façon dont un conflit affecte la vie des femmes et des enfants, laissant de côté les questions purement militaires ou politiques. Ces questions-là, je crois que les femmes se les posent plus facilement, oui. Mais il y a d’excellents reporters hommes qui se sont systématiquement posé ces questions, que ce soit au Vietnam ou plus récemment en Irak ou en Afghanistan. Je pense à John Swain, par exemple. La grande différence, peut-être, entre le reportage d’un homme et celui d’une femme c’est, je crois, l’amour pour la guerre elle-même. L’addiction au danger, et aux zones de guerres. Les femmes sont moins enclines à ça.
Quel souvenir gardez-vous de votre carrière de reporter de guerre ?
La situation des femmes en Afghanistan est sans doute ce qui m’a le plus frappée. Dans les villages du Nord, c’est l’âge de pierre ! Je parle de femmes qui, sous les Russes, avaient reçu une éducation, certaines avaient été ingénieurs, hautement qualifiées. Sous les talibans, elles se sont retrouvées d’un coup enfermées à la maison, sous la burka, et interdites de travailler… et la situation n’a pas tant changé que ça depuis la chute des talibans. Ce gâchis de potentiel humain m’a vraiment marquée.
Propos recueillis par Yasmina Guerda
Tags: Afghanistan, Caroline Wyatt, femme, interview, Irak


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