Patrick Baz vu par Patrick Baz

DECRYPTAGE. Irak, Liban, Palestine… Depuis dix ans, Patrick Baz dirige le département Proche-Orient de l’Agence France Presse. Pour le blog Bayeux-CFJ, le photojournaliste a accepté de commenter certaines de ses photos les plus marquantes.

Liban, 1985. Cette photo m’a marqué à vie. Je couvrais le détournement de l’avion de la TWA à l’aéroport de Beyrouth. En rentrant chez moi, j’ai entendu une explosion au cœur du quartier chrétien. Une voiture piégée… Alors j’ai suivi la colonne de fumée. En arrivant sur place, j’ai vu ce secouriste sortir un bébé des décombres. Une petite fille d’à peine trois mois en pyjama rose. J’ai pris la photo et je l’ai immédiatement envoyée à Paris. Sans la voir. J’ai découvert le cliché le lendemain, dans les journaux.

Puis d’autres événements sont arrivés. D’autres explosions, d’autres voitures piégées… Mais je n’ai jamais oublié cette petite fille, j’ai même pensé à la retrouver. Quand on fait ce métier, on a quelque peu l’impression de faire son pain sur le malheur des autres. Je cherche parfois à revoir les sujets de mes reportages. C’est une sorte de thérapie! Là, Je pensais qu’elle était morte…

Vingt ans plus tard, un homme a appelé l’AFP pour obtenir la photo. C’était le secouriste! On lui a donné mon nom, il m’a contacté par e-mail. Il m’a dit que le bébé devait être en vie! J’ai décidé de le retrouver en retournant dans le quartier. Un vrai flash-back : je marchais dans la même rue, j’aurais pu faire le trajet les yeux fermés. Finalement, j’ai réussi à retrouver sa trace grâce à des voisins. C’est sa mère qui m’a ouvert la porte. Je lui ai montré les photos, le bébé avait 21 ans… et ne se souvenait de rien. La mère, elle, était beaucoup plus touchée.

Pour moi, le plus émouvant a été de mettre en contact Joyce, la “petite fille”, et le secouriste. En fait, ce n’est pas moi l’histoire, c’est eux. Aujourd’hui, elle le considère comme son père adoptif. Moi, je n’ai fait qu’immortaliser leur rencontre.

Irak, 2003. Je ne supporte pas que l’on m’associe cette photo. Tout simplement parce que ça n’en n’est pas une… C’est une merde, j’ai juste appuyé sur un bouton du balcon de mon hôtel. D’ailleurs, j’ai moi-même hésité à l’envoyer à l’agence! Mais c’était la première photo des bombardements de Bagdad, en 2003. Le lendemain, je faisais la une de tous les journaux du monde.

Rien que chez moi, je conserve plus d’une centaine de journaux avec cette photo en une, mais il doit y en avoir trois fois plus au moins. En fait, tout le monde attendait ce bombardement et les journaux se sont jetés sur la première. Plusieurs photographes ont fait le même cliché d’ailleurs. C’est un collègue, assis sur le même balcon, qui m’a dit “regarde là-bas!” en me montrant la boule de feu dans le ciel. Si ma photo a été publiée, c’est parce que j’avais les moyens de transmission que les autres n’avaient pas.

Au final, cette photo fait partie de ma vie, je ne peux pas la nier. Mais aujourd’hui, lorsque l’on prononce le nom de “Patrick Baz”, on pense à cette photo. Alors que c’est sans aucun doute l’une des plus mauvaises de ma carrière.

Irak, 2003. Cette photographie était une exclusivité lorsque je l’ai prise. La première des forces spéciales de la garde républicaine irakienne, l’armée de Saddam. D’ailleurs, dès le lendemain, tous les médias du monde m’ont appelé pour savoir comment j’avais réussi à être “embedded” (embarqués) avec eux. La question est ridicule, ce n’est pas le genre de mecs avec qui on est embedded. Ce sont de vrais guerriers.

En fait, j’ai eu à peine trente minutes pour les prendre en photo. Et quand j’ai entendu les bombardiers américains se rapprocher, je me suis dépêché de fuir. En partant, j’ai été intercepté par les services du renseignement. Ils m’ont interrogé pendant plus de deux heures. Pendant ce temps, les photos étaient cachées dans mon caleçon! C’était un jour avant la chute du régime.

Alexis Jacquet

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